Préface
Le public français a surtout entendu parler jusqu'ici de la voie du yoga et de la voie du jnana (connaissance libératrice) comme représentatives des
doctrines et méthodes spirituelles de l'Inde brahmanique.
Or voici que depuis quelque temps son attention est attirée, de diverses
manières, sur la voie de la bhakti, par les adeptes de la "Conscience de Krsna". C'est un fait: l'intelligentsia hindoue moderne et, à sa suite, cette partie
de l'opinion occidentale qu'a marquée le néo-hindouisme, n'ont pas rendu
pleine justice au chemin de la bhakti, tenu pour populaire et mineur, ou, au mieux, subordonné.
Il faut assurément faire appel de ce jugement. La tradition bhakta a suscité l'un des monuments les plus grandioses —en ampleur et en valeur— de
l'indianité.
Certaines de ses manifestations peuvent apparaître déconcertantes, surtout lorsqu'elles se présentent hors du cadre indien. Mais il convient de voir
au-delà.
Qu'est-ce donc que la bhakti? Le terme se rattache à une racine verbale
sanskrite —bhaj— signifiant, à l'actif: donner en partage, et, au moyen:
recevoir en partage. D'où le substantif: bhaga, la bonne part, le bonheur, à
partir duquel a été formé l'un des Noms divins: Bhaga-van, Celui qui a la bonne part, le Bienheureux. L'adjectif verbal bhakta, entre autres acceptions, s'applique aux personnes qui reçoivent par grâce une part de la vie
divine, s'engagent totalement en la cause du Bienheureux, se dévouent sans
réserve à Son service. Et la bhakti est la manière d'être du bhakta, érigée en discipline spirituelle et chemin de salut autonomes.
Multiforme et remontant à une haute antiquité, ce vigoureux courant de pensée et pratique religieuses s'est diversement organisé, au long des siècles,
en fonction de telle ou telle figure ou appellation divine. C'est la bhakti consacrée à Krsna, Lui-même adoré comme la suprême Déité, qui nous intéresse ici. Elle se fonde sur le document sacré appelé Bhagavad-gita (le chant du Bienheureux), reproduit sous le présent ouvrage avec traduction et commentaire. Souvent considéré comme une Upanisad, ce chant jouit dans le
Brahmanisme de l'autorité doctrinale la plus élevée; en tant qu'inséré dans la
grande épopée du Mahabharata, (1) il n'est pas seulement à la source mais aussi au plus large du fleuve de la Tradition. Le Harivarnsa (appendice du
Mahabharata), le Visnu- et le Bhagavata Puranas racontent la geste de Krsna;
le Bhagavata oriente la bhakti Krsnaïte dans un sens fortement affectif et extatique, tout en développant l'aspect vedantique de sa métaphysique.
Parmi les très nombreuses personnalités qui ont illustré l'histoire du
Krsnaïsme, celle de Caitanya doit retenir spécialement notre attention. Il naquit en 1486 à Navadvipa, centre intellectuel important du Bengale à cette
époque. Il appartenait à la caste brahmanique. Son nom était Visvambhara-misra. Il fut d'abord chef de famille et maître d'une école où le savoir du
temps était dispensé en sanskrit. Mais un pèlerinage à Gaya, en 1506, lui permet de découvrir sa vocation profonde et véritable de grand bhakta de Krsna.
En 1510, il devient Renonçant (sannyasi) sous le nom de Sri Krsna Caitanya
ou, plus brièvement, Caitanya. Il circula d'abord beaucoup, à la façon des
religieux de son ordre, séjourna à Vrndavana, aux lieux saints du Krsnaïsme,
puis, en 1515, se retira définitivement à Puri,(2) autre centre visnuïte majeur, où il quittera ce monde en 1533.
Le mot sanskrit caitanya signifie "pensée" ou "conscience". Attribué à
la Divinité, il prend le sens de Conscience Absolue. Sri Krsna Caitanya veut
donc dire: Krsna, Conscience Absolue, ou, si l'on préfère, la Conscience de
Krsna. D'où le nom porté par le mouvement religieux qui assume la responsabilité de la présente publication.
Bien que riche d'une excellente culture brahmanique, Visvambhara a très
peu écrit. Sa doctrine a principalement été élaborée, puis transmise, par ses
grands disciples de la première heure connus collectivement comme les "Six
Gosvamis".
Sa métaphysique est délibérément d'appartenance vedantique. Elle comporte des nuances propres que fixera l'appellation d'acintya-bhedabheda-vada: la "doctrine de l'inconcevable différence dans la non-différence". La tension ontologique entre l'âme finie et Dieu, entre la multiplicité et l'Unité omniprésente, est ainsi sauvegardée dans la mesure où elle est jugée nécessaire au déploiement de la bhakti.
L'antique et célèbre définition de l'Absolu comme "être-pensée-
béatitude" est conservée par Caitanya. Cependant, l'être, pour lui, n'est pas
consubstantiel à une pensée impersonnelle et une béatitude quiescente, mais à
une conscience personnelle et un amour passionné (prema) qui provoque
intense émotion (bhava) et transport de joie (hlada).
Enfin, la théorie esthétique du rasa (saveur poétique), convenablement
transposée et enrichie, permet une fine analyse et un arrangement des sentiments religieux spécifiquement Caitanyens et de leur gamme subtile.
Quant au culte, l'un de ses aspects les plus originaux consiste en
sankirtana, procession de louange chantée et dansée, manière d'oratorio en
mouvement pour lequel Caitanya Lui-même composa des mélodies. Il faut
aussi mentionner l'invocation répétée: Hare Krsna: ô Hari, (3) ô Krsna.
L'original du présent ouvrage est dû à la plume du swami Bhaktivedanta.
Il consiste essentiellement en une traduction commentée de la Bhagavad-gita.
Il est rédigé en anglais, langue dont le swami a la pleine maîtrise, en même
temps que celle du sanskrit et du bengali.
En tant que successeur en ligne régulière de Caitanya, l'auteur a droit,
selon les usages indiens, à une titulature auguste: Sa Divine Grâce A.C.
Bhaktivedanta Swami Prabhupada.
Le grand intérêt de sa lecture de la Bhagavad-gita tient donc à ce qu'elle
nous propose une interprétation autorisée du livre sacré selon les normes de
la tradition Caitanyenne.
Quant à la version française ici offerte au public, elle se veut littéralement
fidèle au texte anglais du swami Bhaktivedanta. Elle s'interdit d'apporter, de
son chef, aucune contribution philologique ou doctrinale inédite.
Venant d'un indianiste et philosophe chrétien, cette préface ne saurait se
donner pour l'acte d'allégeance d'un adepte. Mais elle est, de la part de
quelqu'un pour qui le christianisme est la Vérité éternelle, un geste de sincère
amitié.
Olivier Lacombe
Professeur honoraire
Université de Paris - Sorbonne.
Olivier Lacombe est également Docteur es Lettres, Ancien Conseiller culturel auprès des services
diplomatiques français en Inde, Ancien Directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études (V°
section) à Paris, Doyen honoraire de la faculté des lettres de Lille, Ancien Directeur de l'Institut de
Civilisation Indienne, et l'auteur de nombreux ouvrages sur la philosophie et l'indianisme. (N.d.E.)
(l) Sixième parva, chapitres 25 à 42
(2) En Orissa, Puri est une ville sainte où Visnu est adoré sous le nom de Jagannatha.
En Jagannatha, les bhaktas reconnaissent Krsna Lui-même, dont Visnu est l'émanation plénière. (N.d.E.)
(3) Hari est un des Noms de Krsna.
Le mot Hare est également le vocatif de Hara, qui est un des noms de la puissance interne de Krsna, personnifiée par Srimate Radharani, ou "Celle qui fascine Hari". (N.d.E.)